La boîte du jeu

Cet article s'adresse aux lecteurs qui s'intéressent à la création de jeux de société, ou qui sont curieux de savoir comment un jeu a été conçu. Nous allons évoquer aujourd'hui la création de Finis ton assiette !, un petit jeu de cartes pour enfants dont je suis l'auteur (voir présentation).

Le thème

Après avoir conçu plusieurs jeux de réflexes, je souhaitais trouver une idée de jeu simple et calme, bien adaptée aux enfants à partir de 4 ans. J'ai commencé à chercher un thème qui soit attractif pour ce jeune public, et notamment pour les filles. Après avoir passé en revue plusieurs thèmes (princesses...) je suis tombé sur cette fameuse ritournelle familiale du "Finis ton assiette !".

Il m'a semblé que cette petite galère vécue quotidiennement par les enfants pourrait offrir un petit jeu sympathique. Ils pourraient ainsi s'amuser en extériorisant leurs sentiments refoulés à la vue d'un ragoût de cervelle qu'on les force à finir.

La mécanique

L'objectif est venu naturellement à la suite du thème: pour gagner, il faudrait être le premier à finir son assiette. La première idée du jeu mettait en scène des aliments qu'on posait sur une grande assiette devant chaque joueur. J'imaginais que ces assiettes pourraient être de vraies assiettes en carton: c'était peu coûteux pour l'éditeur, tout en restant un matériel original pour un jeu. Se posait alors un problème de cohérence du matériel: avec de vraies assiettes en carton, on attendait au moins des aliments en volume, donc en plastique. D'où un coût de production plus élevé, et moins de chances d'être édité. J'abandonnais donc cette idée.

L'idée du jeu de cartes simple s'imposa alors. Par ailleurs, je savais que Matthieu d'Epenoux, le co-fondateur de Cocktail Games, était toujours plus ou moins à la recherche de jeux de cartes. L'idée d'un jeu léger et rapide à base de cartes me plaisait bien. Pour que le jeu soit susceptible d'entrer dans cette gamme, il fallait donc se limiter à 46 cartes plus 2 cartes de règles. En cas de refus, je pouvais toujours tenter ma chance chez Amigo ou Adlung, éditeurs allemands produisant beaucoup de jeux de cartes.


Croquis de dos de carte



Dessin final du dos des cartes

On aura donc clairement des cartes figurant des aliments dans des assiettes. Comment simuler la progression d'une assiette qu'on cherche à terminer ? On pouvait séparer un plat en plusieurs cartes: plusieurs petits bouts de viande par exemple. Mais c'était visuellement répétitif et je pressentais un problème avec le nombre de cartes limité de la collection visée. Chaque assiette serait donc munie d'un chiffre à atteindre, pour la "finir". Un chiffre ? Non non... les enfants de 4 ans savent compter mais maîtrisent encore assez mal l'écriture des chiffres. Il fallait quelque chose de visuel. Pourquoi pas des fourchettes ? Mais oui: un certain nombre de fourchettes figureraient sur chaque carte plat, représentant ainsi la difficulté pour le finir.

Il était donc logique que des cartes fourchettes puissent être posées devant chaque plat/assiette pour symboliser l'avancée du repas. Pour que tout cela soit facile à appréhender pour des petits enfants, je limitais le nombre de fourchettes à 3 par plat. Les cartes fourchettes montreraient 1 ou 2 fouchettes. Ainsi, en 2 ou 3 coup, on pouvait finir n'importe quel plat.

L'idée des fourchettes de couleur vint compléter l'ensemble. Il faudrait donc avoir les fourchettes de la bonne couleur pour finir un plat donné. Comment régler alors le problème du joueur qui ne peut jouer aucune fourchette car il ne dispose pas des bonnes couleurs ? Il fallait introduire un mécanisme anti-blocage: une couleur joker, le jaune des "fourchettes magiques", permettrait d'être posée sous n'importe quel plat. Au niveau des cartes tenues en main, on se limiterait à 4 ou 5 cartes fourchettes, car les enfants ont de petites mains.

Du piment

Le jeu prenait forme. Très simple, avec des objectifs visuels et un "comptage" (lui aussi visuel) n'exédant pas le chiffre trois. Mais il fallait alors imaginer un moyen de pimenter les parties en créant des interactions entre les joueurs. Deux cartes spéciales ont alors vu le jour:

  • Echange d'assiette - permettant à la fois de débloquer un problème de couleur et d'embêter un autre joueur en annulant les fourchettes qu'il aurait pu poser devant.
  • Assiette en plus - le coup vache, qui fait tirer un nouveau plat à un joueur désigné. Ce type de jeu se jouant souvent entre parents et enfants, il me semblait intéressant de permettre aux enfants de se "venger" de leurs parents (ou de leur frère, pour d'autres raisons) avec une carte de ce type. J'ai tout de même eu le plaisir de voir ma fille de 4 ans se bidonner comme un démon en me posant la carte "assiette en plus" sous le nez.

Pour créer le premier prototype du jeu, il fallait trouver la répartition des 46 cartes. En se limitant à 4 joueurs, ayant chacun 3 assiettes à finir, il fallait au moins 12 cartes plat. Plus autant de plats que de cartes "assiette en plus", soit un total de 14 cartes plat. Le reste étant composé de cartes fourchettes de 3 couleurs différentes, de quelques cartes fourchette magique, et de quelques exemplaires des deux types de cartes spéciales.

La finalisation

Les tests avec les enfants (4 et 7 ans) ont tout de suite marché: le jeu est vite appris, les parties courtes et chacun prend visiblement un certain plaisir à manipuler les cartes en comparant les possibilités de ses fourchettes ou de ses cartes spéciales avec ses plats "objectifs". Mais la véritable preuve m'indiquant que le jeu était publiable me fut fournie lorsque les enfants me demandèrent spontanément, quelques jours plus tard, à rejouer à Finis ton assiette.

Le jeu a semble-t-il séduit assez rapidement Matthieu d'Epenoux et son associé Axel de la Taille, qui cherchaient justement à étoffer leur gamme pour les tout petits. Les tests avec les fameux neveux de Matthieu d'Epenoux furent positifs, aussi la décision fut-elle prise de l'éditer dans la foulée. L'illustrateur choisi, Arnaud Quéré (déjà illustrateur de La course aux fruits chez Asmodée) réalisa des croquis puis les illustrations finales dans un style semi réaliste assez rigolo.

Et voilà ! Le tout tient dans une petite boîte métallique et fera (vous pouvez me croire) un excellent jeu pour les jeunes enfants de 4 à 8 ans.

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