L'aventure Toodoo

JesWeb - Bonjour Christophe Berg ! Vous êtes un créateur de jeux de société (Mamba, Ana contre Corax, Frégate noire, etc.) et avez fondé les éditions TooDoo en juin 1999 à Paris. Fin mars 2004, les activités de TooDoo ont cessé. Accepteriez-vous de revenir pour nos lecteurs sur l'expérience de TooDoo et sur votre vision du monde du jeu aujourd'hui?

Christophe Berg - J'ai peur de faire long, je vais essayer de n'évoquer que les grandes lignes de cette expérience de 5 ans d'activité. Au départ toodoo n'était pas un éditeur de jeux de société mais simplement une mini structure pour gérer mon activité de chef de projet internet et concepteur de jeu freelance à partir de mon studio dans le 2ième à Paris. Mes clients (agences de communication et start-ups) étaient installés dans le quartier et le café en face de chez moi : une année et demi de bonheur et d'activité intense. La société s'est toujours auto-financée, c'était sa force et c'est devenue une grosse faiblesse par la suite.


Christophe Berg et
quelques-uns de ses jeux

En janvier 2001, je me suis associé et toodoo s'est installée à La Rochelle. L'activité était centrée sur la production de contenus interactifs (jeux, dessins animés) en particulier pour des marques de Luxe (Kenzo) ou en communication RH (Lagardère).

Ensuite il y a eu le 11 septembre et l'annulation au dernier moment d'un gros projet pour le journal Le Monde, suivi par une série de projets abandonnés en raison de l'éclatement de la bulle internet et des restructurations tout azimut dans les entreprises du secteur (dont nos clients).

C'est à ce moment là, que l'on a développé certains projets de jeux en ligne vers une aproche d'édition plus traditionnelle comme pour Mamba, Ana-Corax ou Frégate Noire. Ces projets ont initialement été développés dans une logique de rentabilité mais à long terme.

Notre part d'activité dédiée aux entreprises a très sériseusement décliné, du jour au lendemain il n'y avait plus de projet (la communication est connue pour être un marché très cyclique). J'ai dû développer certains jeux dans des délais trop courts, erreur que j'ai payée très cher ensuite. L'activité d'édition n'était pas prête à assurer seule le financement de la structure et la distribution n'était pas encore en place. Finalement j'ai dû cesser l'activité. Cela a été très dur, en particulier de devoir séparer une équipe à laquelle j'étais très attachée. Heureusement on avait anticipé l'évolution des choses dès fin décembre 2003 et payé les employés avant la cessation totale l'activité.

Je me suis retrouvé face à un grand vide, à devoir payer les dettes, gérer la liquidation... une bonne grosse claque et une traversée du desert (sans allocation chomage parce que j'étais gérant de la société) un peu dure à digérer mais malgré tout riche d'enseignements.


La boutique Toodoo en cours d'installation

C'est vraiment regrettable parce que les jeux se sont mieux vendus que prévu initialement (même pour ceux qui ne sont restés que quelques mois en boutique) et on commençait à apprendre de nos erreurs de jeunesse.

JesWeb - Quels sont les motifs qui vous ont poussé à créer votre propre maison d'édition de jeux ? Le refus d'éditeurs en place de publier vos jeux, ou la volonté de mener de A à Z toute la production d'un jeu ?

CB - Au début je ne pensais pas à éditer des jeux. Mais c'est vrai que je me suis passionné pour l'apprentissage de la réalisation d'un jeu de A à Z que ce soit jeu multimédia ou jeu de société. Cela dit je collectionne aussi les refus d'éditeurs, je ne compte plus les projets dans les cartons :-)

JesWeb - Quelles sont les plus grandes satisfactions que vous tirez de l'expérience TooDoo ?

CB - Beaucoup de bonnes choses, 5 ans à vivre de ma passion, à travailler avec des gens qui m'intéressaient vraiment, à voyager, à apprendre en particulier de mes erreurs. Et puis je portais ce projet de société depuis longtemps, j'avais besoin de passer par cette expérience.

JesWeb - A l'inverse, les pires souvenirs ou les pires moments ?

CB - Le tribunal à assumer seul et devoir admettre que c'est fini... Les huissiers qui prennent tout pour la vente aux enchères... à cette époque, je me suis remis à courir pour me changer d'air.

JesWeb - Avez-vous été bien accueilli en tant qu'éditeur auprès des acteurs en place (autres éditeurs, boutiques, distributeurs...) ?

CB - Nous avons été très bien accueillis par certaines boutiques spécialisées, certains joueurs et sur certains évènements. On a eu aussi un super accueil localement, ce que l'on n'avait pas envisagé initialement. J'ai vecu une période géniale d'échanges avec la communuaté des joueurs de Mamba (plus de 13000 parties jouées en ligne).


Une belle brochette de joueurs de Mamba

Nous avions de bonnes relations avec certains éditeurs malgré notre profil un peu atypique, en particulier avec les autres "petits" éditeurs tenus par des personnes passionnées donc souvent intéressantes. Je dis "certains" à chaque fois parce que je me suis fait également copieusement descendre et je sais que la fin de toodoo a fait sourire même si peu de gens connaissaient les raisons réelles de notre cessation d'activité.

JesWeb - Si vous pouviez monter dans une machine à remonter le temps et revenir aux débuts de TooDoo, que changeriez-vous ?

CB - Toodoo aurait dû rester une structure ultra légère de gestion de droits, un labo d'idées nouvelles, d'études avec une micro-structure d'édition et de production basée sur un principe d'association et de coopération par projets avec d'autres sociétés ou indépendants. Et comme je ne dispose malheureusement pas de machine à remonter le temps, je compte bien remonter un projet un jour k-)

Le marché du jeu de société

JesWeb - Quel type d'action pensez-vous qu'il faille mener pour élargir le public amateur de jeux de société ?

CB - Internet joue un rôle important en particulier en France pour permettre aux passionnés de communiquer, se rencontrer... tous les responsables de sites, comme le vôtre, dédiés aux jeux de société font déjà beaucoup ! Tout ce qui est ouvert au grand public, va dans le bon sens pour tenter de sortir les jeux de leur microcosme.

L'obstacle majeur est sans doute la vision très réductrice dans les médias généraliste et parmi le grand public de ce que sont les jeux de société. Les auteurs sont souvent perçus comme des inventeurs fous issus du concours Lépine. Ils n'ont pas de statut reconnu, ce qui est un frein important à une professionnalisation.

JesWeb - Le nombre de nouveaux jeux paraissant chaque année est impressionnant. Les boutiques spécialisées sont noyées sous les nouveautés. Un nouveau jeu a peu de temps pour s'ilmposer, d'un autre côté les débouchés pour les auteurs sont plus larges. Trouvez-vous cela nuisible ou profitable au développement général du jeu de société ?

CB - Je pense que toute agitation a du bon ! Il faut juste éviter que cela ne retombe aussi vite que c'est monté. J'ai tendance à penser que les jeux sont un produit culturel, pas une simple marchandise, il faut leur laisser du temps... c'est malheureusement de moins en moins le cas. Par ailleurs la récente concentration des acteurs, en France en particulier, n'est pas nécessairement un facteur très positif pour l'émergence de nouveaux jeux ou concepts originaux.

JesWeb - Vous voulez dire, en clair, qu'Asmodée, qui a racheté Jeux Descartes, ne fait pas de jeux innovants ?

CB - Non, ce n'est pas du tout ce que je veux dire. Asmodée propose de très bons jeux. Simplement pour permettre l'apparition de nouveaux jeux, il vaut mieux un nombre importants d'éditeurs et surtout de distributeurs. La disparition de Descartes, Druon (même si on peut pas dire que je sois fan de leurs jeux), les difficultés de Tilsit pour ne citer que quelques exemples connus ne sont pas vraiment un bon signe à mon humble avis.

JesWeb - A votre avis, le jeu de société a-t-il une chance face aux jeux vidéo, notamment auprès des enfants ? Et après tout, faut-il les opposer ?

CB - Je n'oppose pas les jeux vidéos et les jeux de société. Un jeu c'est d'abord un système de règles quel que soit le support utilisé. Je pense que la télévision, le téléphone mobile et le chat sur internet ont un impact bien plus préjudiciable. Les jeux vidéo participent à l'évolution de la perception générale des jeux par le grand public, ce qui est très important !

Christophe Berg tel qu'en lui-même

JesWeb - Vous êtes un grand amateur de jeux abstraits, qui ne semblent pas avoir la cote auprès des éditeurs en place. Pourquoi, à votre avis, les éditeurs rechignent-ils à publier ce genre de jeux ?

CB - J'adore la simplicité des jeux abstraits et leur élégance à laisser la place à l'imaginaire de chacun. Je vois un monde imaginaire s'éveiller à chaque nouvelle partie, cette part de liberté d'interprétation offerte au joueur est vraiment unique.


Christophe Berg joue à Mamba avec sa nièce floutée

Les éditeurs rechignent à publier ce genre de jeux, parce qu'ils ont bien compris que le public actuel veut qu'on le guide pour tout, qu'on lui évite tout effort d'imagination et qu'on lui vende une histoire, un thème... les chiffres leur donnent en partie raison, ils auraient tort de se priver. Mais les jeux abstraits gardent une dimension intemporelle assez étonannte.

JesWeb - Jalousez-vous Abalone :-) ?

CB - J'adore le bruit des billes d'Abalone. Je trouve qu'il y a une vraie réussite dans la conception de ce jeu : le toucher et le son quand on joue.

JesWeb - Question un peu étrange: pourquoi, au fond de vous-même, aimez-vous jouer et créer des jeux ?

CB - Je sais pas trop, sans doute parce que jouer est une activité totalement futile. J'adore les choses futiles. Il y a aussi une magie qui s'exerce à imaginer un système qui ne prendra vie que grâce aux autres (les joueurs).

JesWeb - Sur quels jeux travaillez-vous en ce moment ?

CB - Hanakee, un jeu de gestion de construction de maisons au bord de l'eau (directement inspiré de mon cadre de vie), et plein d'idées loufoques mais pas vraiment au point... Je souhaiterais pouvoir me consacrer à 100% pendant une année à mes projets perso, mais c'est un doux rêve que je repousse d'année en année.

JesWeb - Jouons un peu. Vous êtes bloqué dans un ascenceur. Vous avez dans vos poches 2 dés à six faces, 10 allumettes et 2 pièces d'un euro. Vous avez dix minutes à tuer avant d'être libéré par les secours. Pourriez-vous inventer un jeu avec ces éléments ?

CB - Oui, les alumettes c'est très utile pour délimiter des territoires en les encerclant. Je pense que je répartirais les allumettes en deux réserves (une par joueur). Que je disposerais les pièces et les dés par terre et ensuite que je mettrais en place une règle pour gérer la répartition et la prise de territoires entre les joueurs.

Quand on prend un territoire avec un objet, on peut choisir de l'utiliser (avant de le remettre ailleurs en jeu). Si c'est un dé, on le lance pour connaître les points marqués. Si c'est la pièce, on la lance, face on gagne 3 points, pile on perd un point... Normalement en 5 minutes, ça tourne et on passe les minutes suivantes à jouer et à caler les règles pour ensuite faire des parties avec les pompiers arrivé sur site (dont certains aiment bien jouer avec des allumettes).

JesWeb - Quelles sont les activités que vous menez depuis la cloture de TooDoo?

CB - J'ai travaillé comme salarié dans le département de Game Development d'Upper Deck (près d'Amsterdam) [NDJW: l'éditeur des cartes Yu-Gi-Oh et Marvel VS] pour amorcer une collection de jeux de société distribués en Europe. Les premiers jeux sortiront fin 2005 et début 2006. Je souhaite poursuivre la coopération avec eux mais plutôt en tant que consultant externe. Sinon je continue à concevoir des jeux pour internet et j'interviens en Game Design et Ludologie dans des formations universitaires en France (avec l'université de Limoges, le Master de Jeu Vidéo du CNBDI) et à l'Utrecht School of Arts aux Pays-Bas. J'apprécie de plus en plus la formation et recherche. J'apprends autant que mes élèves.

JesWeb - Avez-vous la nostalgie de la France, de ses boutiques de jeux, de son fromage, de sa baguette, de son régime fiscal ?

CB - Oui et non. J'aime bien bouger, découvrir de nouvelles choses, adopter un autre mode de vie. Je m'adapte sans trop chercher à retrouver ce que je pouvais avoir en France. Et puis je réalise après coup que cela me manque quand je rentre. Je profite de ce qu'il y a d'agréable comme de faire tous mes déplacements en vélo, mais j'aurais aimé un peu de soleil cet été.

Effectivement on ne peut pas dire que je regrette la considération en France portée aux très petites entreprises et aux porteurs de projets... Par contre, il n'est pas facile de trouver des partenaires de jeux sachant que je ne parle pas néerlandais. Et là moins jouer, c'est dur!

JesWeb - Pour conclure, un mot de vos projets à venir ?

CB - Je vais être professeur invité en Game Design et Production Multimédia à l'université de Ngee Ann à Singapour pour une année universitaire. Je pars à la mi-cotobre, je ne pourrais participer à Essen cette année. Très attiré par l'Asie du Sud Est, en particulier par sa culture et son dynamisme, je suis vraiment ravi par cette perspective. J'ai souvent l'impression que de changer de culture et de repères favorisent, chez moi, le sens de l'observation et ça tombe

bien j'ai beaucoup à apprendre. Je dois être un peu nomade dans l'âme.

JesWeb - Pour conclure vraiment, que peut trouver l'arpenteur du web sur votre blog ?

CB - Il y avait initialement certains contenus plutôt dédiés à mes élèves ainsi que des infos sur mes projets passés ou en cours. Après une longue trêve estivale, je vais remettre tout ça à jour et en profiter pour tenir une petite chronique sur mes aventures ludiques à Singapour.

Merci pour cette interview et longue vie à JesWeb !

Photos fournies par Christophe Berg. Propos reccueillis en septembre 2005.

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